MIGRANTS & MONDIAL DE FOOT

Routes migratoires en Méditerranée. Europe et politique d’accueil. Mondial de foot 2018. Traitement médiatique.
RISS, Charlie Hebdo, le 20 juin 2018.

Le dessin est en gros plan : découpé sur un ciel bleu, on voit un personnage qui ressemble à un enfant, dans une bouée de sauvetage, en pleine mer.

Le personnage est mat de peau, il a les cheveux crépus, et ne porte pas de vêtement. On ne lui voit qu’une oreille : le reste de son visage est écrasé par un ballon de foot projeté à grande vitesse.

Le personnage ne dit rien. Il n’y a pas de bulle.

Le dessin est titré : « Migrants… Revenez plus tard ! »

Il est signé par le dessinateur Riss et a été publié dans l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo.

Le dessinateur croise deux actualités, procédé classique du dessin de presse.

  • Du 14 juin au 15 juillet 2018 avait lieu le Mondial de foot en Russie.
  • En juin 2018, la question des migrants qui tentent de rejoindre l’Europe en traversant la Méditerranée est sur le devant de l’actualité. Beaucoup d’entre eux meurent noyés en mer en prenant des risques inconsidérés : embarcations de fortune surchargées, tempêtes, chavirages, manque d’eau douce et de nourriture, etc.

Une liste publiée en juin 2018 par The Guardian, un quotidien d’information britannique, fait état de 34 400 migrants qui ont trouvé la mort en essayant de rejoindre l’Europe depuis 1993. Certains ne sont pas morts en mer, mais tués sur la route des Balkans, en Libye ou à Calais.

Il faut souligner que le chiffre réel des morts sur la route de l’exil est bien supérieur, puisqu’un grand nombre de migrants perdent la vie sans jamais être identifiés.

  • Le 20 juin, date de parution de l’hebdomadaire, c’est également la Journée mondiale des réfugiés.

Pendant le spectacle, la tragédie continue.

C’est un dessin direct et peu bavard : avec ce ballon qui va droit dans le visage de l’enfant, le dessinateur va « droit au but » justement (le fameux « coup de poing dans la gueule » dont parlait Cavanna, fondateur de Charlie Hebdo, pour qualifier un bon dessin satirique).

L’enfant, en pleine mer dans sa bouée de sauvetage, symbolise à lui tout seul l’ensemble des migrants qui tentent de rejoindre l’Europe en traversant la Méditerranée.

En l’interpellant par « Migrants, revenez plus tard ! », le dessinateur dénonce le cynisme de l’accueil que nous réservons à ces hommes et ces femmes qui fuient leur pays et meurent dans l’indifférence généralisée : depuis que le coup d’envoi de la Coupe du monde de football est donné, on ne parle que de foot dans les médias et les journaux.

L’auteur ironise sur notre indignation éphémère et notre indécence : on se divertit du grand spectacle footballistique, un business qui génère énormément d’argent, de sponsors, de publicités, alors que des hommes, des femmes et des enfants qui fuient la misère, les guerres, les intempéries, meurent sous nos yeux.

Ce dessin critique le traitement médiatique de l’actualité en ironisant sur la hiérarchisation de l’information et l’échelle des valeurs journalistiques. La tragédie des migrants faisait la une de l’actualité la semaine précédente, mais une actualité chassant l’autre, place au foot. Le dessinateur critique le sens des priorités, comme si les migrants allaient attendre la fin du Mondial pour traverser la mer !

Le procédé humoristique est celui de l’humour noir qui permet une mise à distance. L’essentiel ici n’est pas de rire mais de faire réfléchir et de dénoncer. En utilisant l’image de l’enfant, symbole de l’innocence, on touche à un tabou : le dessinateur nous force à regarder l’horreur en face mais ne se moque pas des victimes qui s’exilent pour des raisons économiques, politiques ou climatiques et une question de survie.